Une politique maltraitante pour les personnes âgées
Infirmières syndicalistes, représentants des familles, responsables des maisons de retraite témoignent des nombreuses carences de la prise en charge, et de leurs conséquences.

« Nous sommes à bout. Nous ne voulons plus cacher la misère, couvrir l’impensable, la maltraitance passive. » Dans le public du colloque « Vieillir digne », réuni à la Mairie de Paris, une infirmière, syndicaliste CGT, des résidences pour personnes âgées de la Ville de Paris libère sa colère. « Deux aides-soignantes pour 35 personnes âgées, ça veut dire des soins à la va-vite, une douche tous les quinze jours. » « Nous en avons marre de la culture du dos courbé, du sentiment de culpabilité », s’exclame-t-elle, avant d’évoquer la souffrance, morale et physique, de ses collègues, les maladies professionnelles non reconnues, « les dos, le cou, les épaules cassés à force de porter les vieux, du lit au fauteuil ». Signe de la dévalorisation d’une spécialité pourtant promise, par la force des choses, à un grand avenir : « Quand une infirmière est trop revendicative, on lui dit : "On va t’envoyer en long séjour." La gériatrie, c’est la punition ! »

Intervenant à son tour, une syndicaliste SUD santé de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) complète le tableau : « L’hôpital est maltraitant pour les personnes âgées », du fait du manque de personnel. « On leur met des couches, on ne les lève plus, on n’a pas le temps de donner le repas à tous, et après ça, on va faire des plans contre la dénutrition des personnes âgées... » « Nous demandons le même ratio de personnel en gériatrie que dans les services de MCO (médecine, chirurgie, obstétrique) », alors que, aujourd’hui, on compte 1,6 agent par malade en long séjour contre 3,5 en MCO, indique le responsable du syndicat CGT de l’AP-HP.

Des animateurs d’associations de familles de personnes âgées disent, à leur tour, la charge des « aidants familiaux » qui, en plus de la douleur morale, subissent de plein fouet les conséquences des défaillances de la solidarité nationale sous forme d’un lourd « reste à charge » : 2 911 euros par mois pour l’hébergement d’une personne très dépendante en long séjour, que l’aide sociale, ne suffit pas, loin de là, à couvrir, indique Aldo Saluard, représentant des familles au conseil d’administration de l’Assistance publique. « La personne âgée est-elle gênante, encombrante, coûteuse ? » interroge-t-il.

Pascal Champvert, de l’Association des directeurs d’établissement d’hébergement publics et commerciaux de personnes âgées (ADEHPA*), pour sa part, souligne le manque de crédits de ces structures pour répondre aux besoins autres que strictement sanitaires : améliorer l’hôtellerie, faire de l’animation,

recruter des psychologues. « La santé n’est pas le silence des organes », rappelle-t-il. Or, a-t-il calculé, dans le budget 2007 de la Sécu, l’enveloppe pour le fonctionnement des établissements existants est royalement augmentée de... 0,08 %. Reprenant un voeu émis par nombre des participants au colloque, il conclut : « Il faut que, dans la prochaine campagne électorale, on mette la question de la place des personnes âgées, de la façon dont les accompagne en tant que citoyens, au coeur du débat. » Un débat qui devrait permettre de déterminer comment prélever, sur la richesse nationale, les ressources

nécessaires pour faire face au défi. Car une chose est sûre, observe Jérôme Guedj, vice-président du conseil général de l’Essonne : « Sans moyens supplémentaires, impossible de maintenir la solidarité. » Impossible de respecter le droit de « vieillir digne ». Y. H. - Humanité du 22 nov.2006

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La douleur et la colère d’une famille . Geneviève raconte son parcours pour accompagner sa mère, atteinte de maladies neuro-dégénératives. Une illustration des énormes carences de la politique de prise en charge.

« Être confronté à une situation de grande maladie, voire de fin de vie, et devoir raisonner financièrement, c’est quelque chose d’inadmissible, ça ne devrait pas exister. » D’une voix calme, posée, Geneviève Desliens dit ce qui la « met le plus en colère ». Cette femme tient le rôle d’aidant familial. Ce n’est pas d’hier : voilà huit ans que la maladie de Parkinson a été détectée chez sa mère, Lucette, aujourd’hui âgée de soixante-dix-huit ans, et trois ans qu’elle se double d’un « corps de Lewy », affection dérivée d’Alzheimer, entraînant des troubles du comportement. Pendant toutes ces années, Geneviève a pris progressivement en mains les affaires de sa mère, sur les plans administratif, médical et de la simple gestion du quotidien. Mais depuis peu, les besoins d’accompagnement ont pris une tout autre dimension.

pas de structure adaptée pour l’accueillir ...

Un soir d’octobre, Lucette doit être admise en urgence à l’hôpital de Montreuil (Seine-Saint-Denis). « Crise d’agitation ». Une de plus, mais celle-ci révèle une aggravation du mal. Au bout de quelques jours, les médecins parviennent à la stabiliser mais signifient à Geneviève que sa mère, désormais, « ne peut plus être soignée ». Et l’invitent à « chercher une solution pour sa sortie ». De façon courtoise, mais pressante : « Ils avaient besoin du lit », comprend Geneviève. Sa mère se trouvait dans un service de court séjour, et l’établissement ne disposait pas de structure adaptée pour l’accueillir plus longtemps. « J’ai commencé à paniquer, confie-t-elle, je ne la voyais pas bien du tout et incapable de se retrouver seule chez elle. » Jusqu’alors, la vieille dame s’en sortait, avec l’aide, pour quelques heures par jour, d’auxiliaires de vie. Mais maintenant, « impossible de la laisser seule » : devenue complètement dépendante, il lui faut être accompagnée en permanence, pour tous les gestes du quotidien.

« Une solution » ? Geneviève et les siens réfléchissent, se concertent, écartent deux pistes : la maison de retraite médicalisée et le « long séjour » à l’hôpital. Questions de coût, de place aussi, difficile à trouver vue la pénurie, alors que le temps presse. Et puis, surtout, « on préférerait qu’elle se retrouve chez elle pour les derniers moments de sa vie ». Les médecins ont en effet été clairs : Lucette est en « fin de vie ». À ce détail près, précise aussitôt Geneviève que, « dans ce type de maladie, ça peut durer un certain temps... ».

aide à domicile : 4 520 euros par mois pour la moins chère ...

Le choix du retour au domicile est donc retenu. Le matériel médical nécessaire (lit médicalisé, fauteuil, pied de perfusion, chaise percée, etc.) acheté, installé. Reste alors le plus dur : assurer l’accompagnement de Lucette 24 heures sur 24 par des auxiliaires de vie. Sollicitées, plusieurs associations d’aide à domicile en Seine-Saint-Denis transmettent leur devis. Verdict : 4 520 euros par mois pour la moins chère - celle qui sera choisie -, 11 000 euros pour la plus coûteuse... Choquée, Geneviève, tout en encaissant la douleur de sa maman, se rend vite à l’évidence : entre une retraite de 1 034 euros et l’allocation personnalisée autonomie (APA) qui, revue à la hausse en fonction de son degré de dépendance, va atteindre les 1 000 euros, les revenus de Lucette sont loin de faire le compte. Une fois épuisées les possibilités d’aide sociale, restent à trouver 2 500 euros par mois. Et cela, pour « un certain temps... ».

Geneviève, salariée dans une société d’études et de formation, ne roule pas sur l’or, ses frères et soeurs non plus. « Financièrement, on ne peut absolument pas prendre en charge. » À contrecoeur, les enfants de Lucette viennent donc de décider la « seule solution » : hypothéquer la maison où Lucette habite. « Un petit bien, quelque chose de très modeste, que mon arrière-grand-père a construit de ses mains, où mes arrières-grands-parents, mes grands-parents, mes parents et moi-même ont vécu », dit Geneviève en laissant percer émotion et amertume. « Le souhait le plus cher de ma mère était que cela reste à l’un de nous »...

Pour rendre possible cet accompagnement ...

Ce sacrifice financier et affectif sera donc le prix acquitté pour « essayer de laisser un maximum de dignité, le plus longtemps possible » à Lucette. Pour rendre possible cet accompagnement grâce auquel elle conservera « un semblant d’autonomie », les auxiliaires de vie s’employant à la stimuler pour tous les actes du quotidien, la toilette, l’alimentation, par exemple en « lui demandant de choisir son repas, d’éplucher une pomme de terre pour aider à faire les frites. Des petites choses, mais... ». Des choses, Geneviève le sait, souvent « impossibles à gérer en maison médicalisée », faute de personnel en conséquence. Et puis, pour elle, il y a encore une autre raison : permettre à sa mère de rester chez elle, « c’est un peu lui rendre ce qu’elle a fait pour les autres, elle qui s’est occupée de sa grand-mère et de sa mère jusqu’à la fin de leur vie ». Une solidarité familiale qui coule de source, mais n’efface pas, à ses yeux, un défaut de solidarité nationale, dont elle vient de recevoir la dernière sanction : 405 euros de forfait hospitalier, pour le séjour de Lucette à l’hosto de Montreuil. À payer cash car sa mère n’a pas de mutuelle. Dans un courrier adressé à l’Humanité, pour alerter l’opinion, Geneviève disait son pessimisme avec ces mots : « Mourir va devenir, comme certains médicaments, du confort. » Yves Housson - Humanité du 22 nov. 2006

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L’hôpital face au défi du vieillissement


Le gouvernement voulait fermer massivement des lits en long séjour, la mobilisation des gériatres, des soignants, des élus de gauche l’a fait reculer.

Garder sa dignité jusque dans le grand âge, même lorsque la maladie frappe fort, lorsque la dépendance gagne. Pouvoir, en somme, « vivre jusqu’à sa mort », résume le professeur de médecine Bruno Dubois. La question était au coeur d’un colloque réuni il y a peu à Paris. Dans la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville, une journée durant, deux cents professionnels de la prise en charge des personnes âgées, responsables d’associations, élus locaux, syndicalistes, ont croisé expériences et réflexions. Au bout des débats, un sentiment s’imposait : « On va dans le mur... » La vie s’allonge, mais la France n’a pas, actuellement, les capacités de relever le défi sanitaire et social que représente la nouvelle donne démographique. Trois ans après le choc de la catastrophe de la canicule, malgré de ronflantes annonces gouvernementales, la politique n’a pas pris la mesure des enjeux.

Dernière preuve en date, ce projet de réforme concocté sans bruit au ministère de la Santé, qui a déclenché, depuis 2005, une mobilisation dont le colloque était la dernière expression. Objet : les unités de soins de longue durée (SLD) des hôpitaux, ou « longs séjours », où sont admises des personnes âgées en grande dépendance, atteintes de lourdes pathologies. Subitement, l’an dernier, on affirme en haut lieu avoir découvert que les deux tiers des 80 000 patients n’y seraient pas à leur place. Les résultats d’une évaluation technique sont invoqués, qui montreraient que leur état de santé ne justifie pas le niveau de soins apportés dans ces structures. La « solution » : fermer ces lits et les reconvertir en places dans les maisons de retraite - en langage administratif : les établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes,

EHPAD, censés être plus adaptés. À brève échéance - la réforme devait être applicable en janvier 2007 -, un grand nombre des 1 044 unités de long séjour recensées dans l’Hexagone étaient condamnées...

Piqués au vif, les médecins gériatres montent au créneau. Avec eux, des élus locaux de gauche, en particulier en Île-de-France où, malgré leur opposition, la directrice de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris de l’époque, Rose-Marie Vanlerberghe, a devancé la réforme et fait une croix sur 800 lits de long séjour. Toubibs et politiques lancent des pétitions, démontent un à un les arguments officiels. « Humaniser » la prise en charge ? Être plus efficace en plaçant la personne âgée « au bon endroit au bon moment » ? Louables intentions, encore faut-il mettre toutes les cartes sur la table. Si les études évoquées par le ministère indiquent qu’une partie des patients en long séjour ne sont « peut-être pas au meilleur endroit », elles révèlent aussi, à l’inverse, que des dizaines de milliers de résidents de maisons de retraite devraient, eux, être « accueillis dans des structures plus médicalisées », indique le docteur Bernard Pradines, de l’hôpital d’Albi, initiateur de l’appel « SOS longue durée ».

Car si, grâce notamment au succès de l’allocation personnalisée autonomie (APA), on entre plus tard en maison de retraite, on y arrive aussi « plus fatigué, plus dépendant, avec 7 pathologies en moyenne », note Danièle Hoffman-Rispal, maire-adjointe de Paris chargée des personnes âgées. Et ces établissements sont notoirement sous-équipés : deux fois moins de personnel au contact du résident qu’en long séjour ; absence de médecin et, souvent, d’infirmière, la nuit, rendant impossible de donner des soins de base tels qu’une injection, une perfusion ; manque d’unités spécialisées pour les troubles du comportement. « Comment dans ces conditions, et compte tenu du papy-boom, prendre le risque de diminuer le nombre de lits à l’hôpital ? », interroge le docteur Christophe Trivalle, de Paul-Brousse, à Villejuif.

Le gouvernement a bien promis, dans le plan Grand âge annoncé cet été, de relever les ratios de personnel en EHPAD, mais les gériatres refusent un marché de dupes : entériner une baisse drastique des moyens hospitaliers au nom de promesses non réalisées... Ils récusent aussi la démarche consistant à déplacer des vieux, d’une structure à l’autre, au gré de critères techniques : « On est vraiment dans une politique de gestion purement financière, détachée de la réalité humaine qui réclame la proximité des familles pour des grands malades âgés, et une stabilité de leur prise en charge », s’insurge le docteur Pradines.

Les gériatres ne contestent pas le principe d’évolution, admettent le besoin d’humaniser des longs séjours qui « font peur », mais ils réclament, avant toute décision de coupe dans les capacités, une « vision globale » des besoins. Or l’état des lieux brossé par l’ensemble des intervenants du colloque met en lumière des déficiences criantes à tous les échelons de la prise en charge, à l’hôpital comme en EHPAD et à domicile. Réduire ceux de l’hosto serait d’autant plus fou que le vieillissement de la population et son corollaire, le développement des maladies neurodégénératives, laisse prévoir une forte croissance de la demande sanitaire.

Un décuplement de l’investissement dans l’offre en gériatrie devrait donc être à l’ordre du jour, insiste le Dr Sebbane, président du Syndicat des gériatres de Paris. Le gouvernement, lui, avec la réforme des long séjours, cherchait en réalité à faire des économies : accueillir une personne âgée en soins de longue durée coûte deux fois plus cher à la Sécurité sociale qu’en maison de retraite. Et le transfert de personnes d’une structure sur l’autre se solderait par un transfert de charges sur les départements - et leurs contribuables - qui financent les

EHPAD, pointe Ronan Kerrest, vice-président du Conseil général de Seine-Saint-Denis, qui interroge : « Les soins aux personnes âgées relèvent-ils de la solidarité nationale ou de la solidarité du voisin de palier ? » La mobilisation a finalement contraint le gouvernement à suspendre son projet (voir interview d’Alain Lhostis). Mais tout, ou presque, reste à faire pour relever le défi sanitaire du vieillissement. Y. H.

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« Nous avons gagné un moratoire pour les longs séjours » Entretien avec Alain Lhostis, président de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris, maire-adjoint.

Vous êtes l’un des initiateurs de la pétition « Vieillir digne » demandant au gouvernement de revenir sur la réforme des longs séjours à l’hôpital. Quel enjeu est-il posé selon vous dans cette affaire ?

Alain Lhostis. L’hôpital est confronté au problème majeur de l’allongement de l’espérance de vie et du vieillissement de la population. L’Assistance publique - Hôpitaux de Paris doit pouvoir répondre au défi de la prise en charge dans ce qu’on appelle le MCO, c’est-à-dire la médecine aiguë, et en même temps dans l’accueil des moyens et longs séjours, des gens très dépendants, atteints de maladies multiples. Nous avons 4 500 lits de long séjour. Le « plan stratégique » de l’AP-HP prévoyait déjà d’en fermer 800, et le gouvernement a annoncé une réforme qui consisterait à transformer les deux tiers de ces lits hospitaliers, où l’encadrement sanitaire, en médecins, infirmiers et aides-soignants est d’un certain niveau, en lits dits « médico-sociaux », dans les établissements d’hébergement de personnes âgées (EHPAD), où la prise en charge sanitaire et soignante est quasi inexistante.

Selon le gouvernement, l’état de santé de beaucoup de patients en long séjour justifierait qu’ils soient plutôt pris en charge en EHPAD.

Alain Lhostis. On a dit en effet qu’on allait classifier les gens, avec une grille scientifique, et qu’on se rendrait compte que les deux tiers

devraient plutôt aller dans des lits non médicalisés. La réalité, c’est qu’il y a deux fois moins de personnel au lit du malade dans les EHPAD. Deuxièmement, la prise en charge financière dans les longs séjours est faite en grande partie par l’Assurance maladie : elle est de beaucoup moindre dans le cas des EHPAD, où ce sont les conseils généraux et les familles qui sont mis à contribution. Ainsi, on a d’abord avancé l’objectif de faire en sorte que les gens soient mis au bon endroit dans la filière de prise en charge, et l’argument essentiel est apparu après : sortir la prise en charge des personnes âgées dépendantes du financement de l’Assurance maladie pour la transférer sur les familles et les collectivités territoriales.

La mobilisation vous a permis d’obtenir de premiers résultats...

Alain Lhostis. Alerté dès le départ, comme président-délégué de l’AP-HP, au vu de l’ampleur des fermetures de lits en jeu, j’ai très vite trouvé dans les conseils généraux franciliens à majorité de gauche, parmi le personnel, les

familles, les gériatres..., l’unanimité pour condamner cette réforme. Résultat : on a pu faire sortir publiquement cette question. Et nos actions ont amené le gouvernement, non pas à renoncer définitivement à sa réforme, mais à ne pas la rendre applicable obligatoirement au 1er janvier prochain. D’autant que l’évaluation des malades des longs séjours montre que finalement plus de la moitié devraient rester dans les longs séjours, alors qu’au départ on prétendait qu’on pouvait supprimer les deux tiers des capacités... Parallèlement, le même travail d’évaluation des gens doit maintenant se faire dans les établissements d’hébergement.

Vous avez donc gagné un moratoire de fait.

Alain Lhostis. Un moratoire qui appelle une mobilisation des familles et des professionnels pour qu’on conserve et améliore notre capacité de prise en charge des personnes âgées dans toute la filière, en amont, dans les EHPAD, et aussi dans les longs séjours. Les gens étant de plus en plus dépendants au moment de leur entrée, la prise en charge de multipathologies implique un renforcement de la prise en charge sanitaire.

Ce moratoire entraîne-t-il aussi la suspension du plan de l’AP-HP ?

Alain Lhostis. C’est ce que je demande. Déjà, l’AP-HP n’était pas censée avancer dans ce

domaine. Or on constate que, subrepticement, on continue à fermer des lits dans certains endroits. J’invite les familles, les gériatres, les syndicalistes et les élus locaux à regarder attentivement si on n’est pas en train d’appliquer la réforme sans qu’elle ait été décidée.

Lors du colloque, beaucoup d’intervenants ont souhaité que ces questions soient prises en compte lors des prochaines échéances électorales.

Alain Lhostis. Il s’agit d’une question sociétale centrale, avec des enjeux financiers énormes. Si on est conscient de ce qui est en train de se passer avec l’allongement de l’espérance de vie, si on veut traiter les choses de manière humaine, il faut donner les moyens à l’Assurance maladie, et au secteur

social, d’assumer l’effort nécessaire. On ne peut pas se contenter de dire qu’il faut que les gens se prennent plus en charge : tous les intervenants au colloque ont montré qu’ils n’en peuvent plus. Donc, en effet, chacun doit dire ce qu’il va faire sur cet enjeu de société majeur.

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Maintien à domicile : « Gare à l’angélisme ! »

Souffrance des aidants familiaux, manque de valorisation des professionnels... Le voeu prioritaire des personnes âgées soulève de nombreux problèmes.

Présentant son plan Grand âge en juin, le secrétaire d’État aux Personnes âgées affirmait vouloir donner priorité au maintien à domicile. Un voeu très largement partagé parmi les intéressés. Mais « gare à l’angélisme », ont averti les participants au colloque. Médecin généraliste, et à ce titre placée en première ligne quand un patient bascule dans la dépendance, Marie-Laure Alby dit la somme des difficultés à surmonter pour répondre aux besoins d’aide : l’inadaptation des logements, le manque de solvabilité des familles pour financer les services (« le maintien à domicile, ça coûte 5 000 euros par mois, payés par les personnes »), l’absence de coordination... Le défaut de professionnalisation, aussi, des auxiliaires de vie -

« il faudrait mieux les payer, les former en permanence, leur offrir une évolution de carrière ». Responsable d’un service de soins infirmiers à domicile à Paris, Philippe Edin opine : pas facile d’entretenir la motivation du personnel quand, non content de subir la mauvaise image de cette activité, il doit se contenter d’un misérable 0,25 % en guise de revalorisation de ses (bas) salaires (chiffre de 2005 pour la branche aide à domicile).

Autre douloureux revers de la médaille, la charge imposée aux aidants familiaux. « À force d’aider, des aidants meurent avant le malade », lance la responsable d’une association de familles à Villejuif. Le professeur Dubois évoque le suicide de couples de personnes âgées dépendantes dont l’aidant principal était « dépassé », parle à ce sujet d’un phénomène de société. Directrice de l’Association française des aidants, Caroline Laporthe réclame le droit « d’avoir un répit, de se faire remplacer », pointe la

limite de mesures gouvernementales comme le « congé de soutien familial »... non rémunéré.

Attention à « ne pas aller trop loin » dans le maintien au domicile, demande Gérard Berheim, vice-président du conseil général de Seine-et-Marne, soulignant la difficulté de « resocialiser la personne » quand elle rentre très tard en maison de retraite, rappelant le manque de médecins et d’infirmières qui oblige les auxiliaires de vie à des actes pour lesquels ils ne sont pas formés, s’inquiétant de la transformation de l’aide à domicile en un marché, avec des intérêts privés. Pointant enfin la faiblesse des crédits médico-sociaux pour les personnes âgées, il confie « l’impression qu’on est en train d’organiser la pénurie du futur ». Y. H.

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Des violons pour grand-mère

Faudra-t-il regretter de vivre plus longtemps ? Les personnes âgées devront-elles se sentir coupables d’être encore là, de s’incruster, de vivre l’humiliation de la dépendance ? Un intervenant lors du colloque « Vieillir digne », qui vient de se tenir à la Mairie de Paris, a évoqué les suicides de couples âgés, qui deviennent, a-t-il dit, un problème de société.

L’été meurtrier de 2003, avec ses 15 000 morts, avait secoué une France aussitôt culpabilisée. Chacun d’entre nous était en quelque sorte responsable de laisser mourir les vieux, tandis que le matois Jean-Pierre Raffarin instrumentalisait la tragédie pour s’en prendre aux jours fériés en appelant les salariés à travailler gratuitement. La voie était droite mais la pentecôte

était raide... Au point que le résultat lui fut un véritable camouflet parce que, sans doute, personne n’a vraiment cru que donner une journée de travail sans salaire aux entreprises allait se traduire en créations de postes,

de lits d’hôpitaux, de structures nouvelles, de maisons de retraite plus nombreuses, mieux équipées et moins chères. En attendant cela dispensait le gouvernement de s’engager réellement, avec les moyens d’aujourd’hui, dans une politique de prise en charge de la vieillesse qui soit digne de notre temps.

Il s’agit d’un enjeu de civilisation majeur, qui ne peut souffrir la démagogie. On fait grand cas aujourd’hui du maintien à domicile et c’est juste. Mais qui peut dépenser pour cela 5 000 euros par mois ? Même le coût des maisons de retraite - quand elles ont des places disponibles - exige le plus souvent la contribution de toute une famille, car le montant des allocations perçues ne peut y suffire. Quand la place est enfin trouvée, personne ne peut être assuré que les soins, faute de moyens, de personnel, seront à la hauteur. Il y a des mots terribles à entendre, des réalités insupportables à vivre quand les couches d’un père ou d’une mère ne sont pas changées, quand au vieillissement s’ajoutent la décrépitude et ce que des soignants appellent « la maltraitance passive », parce que le dévouement des personnels n’est pas sans limites.

Chacun sait bien que, dans les pays développés, l’allongement de la durée de la vie et les progrès de la médecine posent les questions du vieillissement avec une ampleur totalement nouvelle, que nombre de ces questions ne sont pas simples et que les réponses ne vont pas de soi. Mais cette nouvelle donne de l’humanité, précisément, touche au sens même de ce que nous sommes.

Des individus utiles le temps seulement qu’ils produisent, et pour le reste : un coût, une charge ? Cette vision comptable de la vie est détestable. C’est celle du libéralisme. Au vu des problèmes posés aujourd’hui, qu’en sera-t-il demain avec les réformes des retraites qui sont à l’oeuvre ici comme dans nombre de pays. Qu’en sera-t-il de la vieillesse des jeunes d’aujourd’hui, précarisés, entrant de plus en plus tard dans la vie active ? Qu’en est-il, qu’en sera-t-il dans quelque temps, de la retraite et du grand âge de centaines de milliers de femmes aux bas salaires et à temps partiel ?

On ne peut mener d’un côté une politique de chômage, de réduction du coût du travail, de mise en pièces du Code de travail, de perte de pouvoir d’achat des retraites, et jouer du violon en évoquant les grands-mères. Certes, il faut financer la protection sociale comme la prise en charge des personnes âgées. Mais ce financement ne peut être considéré comme une charge en plus ou en trop. En plus de quoi ? En trop, pour les profits du CAC 40, pour les dividendes ! En trop pour une machine tournant à plein régime quand il s’agit de l’argent, mais en panne pour la vie...

Par Maurice Ulrich - Humanité du 22 nov. 2006

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